News

6 July 2013
Nouvelle

Interview d’Alain Supiot par le journal grec Η Εφημερίδα των Συντακτών (Le Journal des Rédacteurs)

"L'Europe n'a ni tête politique, ni base démocratique"

Le journal grec Η Εφημερίδα των Συντακτών (Le Journal des Rédacteurs) a publié le samedi 6 juillet, un entretien avec Alain Supiot intitulé « L'Europe n'a ni tête politique, ni base démocratique ». Une version française de cet article est proposée ci-dessous, et la version grecque est en téléchargement ci-contre.

 

Le président français François Hollande a déclaré que la récession menaçait maintenant l’identité même de l’Europe, et il propose la création d’un gouvernement économique de la zone Euro avec un vrai président, dont le but serait d’harmoniser les taxes et de mutualiser les dettes souveraines. Est-ce suffisant ?

Le président Hollande a raison de s’inquiéter : la paupérisation et le chômage de masse qui sévissent dans de nombreux pays européens plongent l’Europe dans une crise au moins aussi grave que celle des années trente. Mais on ne peut s’empêcher de penser en l’écoutant à ce qu’écrivait Bossuet dès 1688: «Dieu se rit des prières qu’on lui fait pour détourner les malheurs publics, quand on ne s’oppose pas à ce qui se fait pour les attirer. Que dis-je ? quand on l’approuve et qu’on y souscrit, quoique ce soit avec répugnance». Avant d’ajouter un énième président à des institutions européennes qui en comptent déjà quatre (ceux de la BCE, de la Commission, du Conseil et de l’Eurogroupe), il conviendrait de revenir sur les choix politiques qui ont conduit l’Europe là où elle est : d’une part le choix de la déréglementation des marchés financiers et de l’ouverture de ses frontières commerciales; et d’autre part le choix de fonder l’intégration européenne sur la monnaie et non sur la démocratie. L’implosion financière de 2008, puis la débâcle de la zone euro à partir de 2011, ont montré que ces choix étaient erronés : que la déréglementation des marchés financiers ne créait pas de la richesse, mais de la fausse monnaie ; et qu’une intégration purement monétaire échappant à tout contrôle démocratique, n’était pas un facteur de convergence, mais bien au contraire de divergence des pays européens. Il suffit de se rappeler l’importance du mot d’ordre « no taxation without representation » dans l’invention de la démocratie moderne, pour comprendre que l’Europe ne pourra pas emprunter ou lever l’impôt sans se constituer d’abord en entité politique soumise à la sanction électorale de ses citoyens. C’est du reste ce qu’affirme à juste titre le Tribunal constitutionnel allemand depuis 2009. Et ce que semble ne pas comprendre le Président Hollande.

 

Vous avez affirmé qu’au lieu de soumettre la concurrence à la loi, la tendance est à soumettre la loi à la concurrence. Est-ce que cette tendance amène à une plus grande injustice sociale ?

La crise que traversent les pays européens est en effet d’abord une crise institutionnelle : celle du système qui traite le droit et les institutions comme des « produits » en compétition sur un marché mondial des normes. Ce darwinisme normatif, qu’en droit international on appelle le « Law shopping », incite les États à aligner leurs législations sociale, fiscale ou environnementale sur les standards les moins contraignants pour les investisseurs. Une telle compétition sape les bases financières des mécanismes de solidarité institués à l’échelle nationale et attise la guerre de tous contre tous : le nord contre le sud, les actifs contre les chômeurs, les nationaux contre les immigrés, les salariés contre les fonctionnaires, les jeunes contre les vieux.

 

La plupart des Etats européens, au lieu de taxer lourdement les hauts revenus et les actifs importants, et compte tenu du fait qu’ils ne peuvent dévaluer leur monnaie nationale, préfèrent dévaluer les fonctionnaires et le secteur public. Pourquoi ?

Parce que, dans le contexte de darwinisme normatif que je viens de décrire, ils n’ont pas d’autres moyens d’action, ou plus exactement de ré-action aux signaux des marchés financiers. Tant qu’ils ne remettront pas en question la déréglementation financière et les bases conceptuelles de la monnaie unique, ils en demeureront les fondés de pouvoir.

 

Pensez-vous qu’il soit possible de mettre fin à la domination du secteur financier sur les Etats?

Bien sûr ! Croyez-vous, que la Chine, ou l’Inde ou le Brésil soient gouvernés par les marchés financiers ? En Europe même, on a vu en 2008 que les États demeuraient les garants en dernier ressort de la valeur de la monnaie et du fonctionnement de l’économie. L’Europe est le niveau pertinent où la finance pourrait être remise au service des entreprises et les entreprises au service du bien-être des populations. Le problème est qu’elle n’a ni tête politique, ni base démocratique. L’urgence serait de l’en doter - pas à 27, ce qui est impossible – mais à l’échelle de la zone euro.

 

« Une paix durable ne peut être établie que sur la base de la justice sociale ». Cette déclaration a été faite au moment de la fondation de l’Organisation Internationale du Travail en 1919. Dans quelle mesure est-elle encore valide aujourd’hui ?

C’est plus vrai que jamais. La justice sociale n’est pas le produit de bons sentiments mais de l’expérience historique. Voyez ce qu’on appelle « le printemps arabe ». Son moteur n’a pas été la question religieuse, mais de formidables injustices sociales, notamment à l’égard des jeunes. La situation n’est pas très différente en France : la mise en scène de questions dites « sociétales » est un cache sexe politique masquant mal l’impuissance des partis de gouvernement face à la paupérisation, au chômage de masse et à l’explosion des inégalités.