Dans le cadre du Festival IDEAL, Verónica Calvo Valenzuela et Capucine Dufour ont présenté une performance explorant la marche comme geste d’attention et d’interprétation intitulée Gradiver. Pensée comme une forme hybride entre pratique chorégraphique et enquête sensible, cette proposition invite le public à observer, ressentir et questionner les manières d’habiter l’espace par la marche. Présentée au Théâtre Universitaire le 23 mars et au Musée d’arts de Nantes le 28 mars, elle s’inscrit dans une démarche de création en cours, ouverte au dialogue et à l’expérimentation.
Pour la première représentation, nous étions réunis dans la salle de recherche du Théâtre Universitaire. Le public, installé sur une estrade, faisait face à un large espace de jeu où Verónica Calvo Valenzuela et Capucine Dufour ont proposé une forme de discussion performée. Après une brève introduction, Capucine a commencé à marcher en cercle, suscitant d’emblée l’attention et peut-être l’interrogation. Restée en retrait, Verónica prenait alors la parole pour décrire sa marche.
Ses premières observations étaient précises et physiques : « tu poses ton talon en premier », « tes épaules sont légèrement en avant », avant de glisser progressivement vers des interprétations plus sensibles et symboliques : « tu n’as pas une marche urbaine », « je me demande si tu portes la marche d’autres femmes », « je me demande si tu aimes marcher ».
Les rôles se sont ensuite inversés, au signal d’une sonnerie. Chaque sonnerie introduisait une nouvelle marche, une nouvelle dynamique et un nouveau prisme de description. Le contraste entre les démarches lentes, hésitantes, dispersées, parfois proches de la danse, en arrière, guidées par un geste, nourrissait la perception du public, invité à suivre les descriptions mais aussi à projeter ses propres interprétations. Une des marches intégrait également des objets du quotidien, élargissant encore le champ des sensations et des récits.
La seconde représentation, au Musée d’arts de Nantes, proposait un tout autre rapport à l’espace. Présentée dans une salle consacrée au parcours Territoires, dédié aux nouvelles manières de représenter et d’habiter le paysage, cet espace était en résonance directe avec les thématiques explorées. Placés au même niveau, les spectateurs étaient davantage immergés dans l’expérience. Si les marches restaient similaires, leurs descriptions s’adaptaient au contexte, dialoguant avec l’environnement muséal.
Dans les deux cas, un temps d’échange venait prolonger la performance. Les artistes y développaient les enjeux de leur travail, notamment leur intérêt pour la figure de Gradiva dont la posture singulière du pied devient une métaphore de notre condition terrestre : être humain, c’est toujours être en relation avec un sol. Elles ont également évoqué les points d’accroche qu’elles ont identifiés entre leurs deux pratiques respectives et qui les ont menées à ces discussions. Notamment à travers la notion de seuil, envisagé comme un espace de passage, de transformation et d’attention accrue, où le geste de marcher devient une manière de traverser et d’habiter des états intermédiaires.
Elles ont pris le temps d’expliciter leur méthode : chaque séquence repose sur le choix d’une marche, d’une description et d’un prisme d’interprétation. L’ensemble constitue une recherche en cours, dont seules certaines variations sont ici présentées.
Les échanges avec le public ont fait émerger différentes pistes de réflexion. Au Théâtre Universitaire, les spectateurs ont partagé des expériences personnelles liées à la marche et évoqué Roger-Pol Droit, qui décrit la marche comme un déséquilibre continuellement compensé. Au musée, les discussions ont davantage porté sur l’intention et l’attention : marche-t-on toujours vers un but ? Peut-on marcher sans direction, en dehors de toute fonction ? Et prêtons-nous réellement attention à notre manière de marcher ?
De ces deux expériences ont fait émerger une interrogation commune : Que nous apprend le corps sur notre manière d’habiter un lieu, de sentir le sol que nous foulons ? Dans cette perspective, la marche devient un outil d’enquête sensible, à la croisée de l’anthropologie et de la pratique chorégraphique. À travers cette recherche, il s’agit d’explorer ce que le corps révèle de notre relation au monde : comment nous percevons les lieux, comment nous nous y inscrivons, et comment nos gestes participent pleinement de notre manière d’être au monde.