« Où atterrir ? » : un premier dialogue pour repenser les pratiques territoriales

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Le 30 mars 2026, à l’École nationale supérieure d’architecture de Nantes, une quarantaine de participant·es ont pris part au premier rendez-vous des Dialogues de la chaire Habiter au prisme des limites planétaires. Organisée en partenariat avec l’Agence d’urbanisme de la région nantaise, l’École nationale d’architecture de Nantes, l’entreprise SCE-KERAN et l’Institut d’études avancées de Nantes, cette rencontre a réuni Verónica Calvo Valenzuela, Alexandra Arène et Soheil Hajmirbaba pour explorer de nouvelles pratiques à la croisée de l’architecture, de l’anthropologie et de la cartographie. 

À travers une sélection de photographies et des regards croisés - entre un chercheur en résidence, une architecte participante et un partenaire de la chaire - ce retour prolonge les échanges de la journée et en fait émerger des échos à la fois sensibles et complémentaires.

Un podcast de la rencontre sera prochainement disponible dans la newsletter de mai. A noter qu'un second Dialogue aura lieu le 1er juin 2026 (inscription ici) à l'ENSA également, avant un événement de clôture de la chaire le 18 juin 2026 à l'Institut d'études avancées de Nantes.

Boussole

Ce premier Dialogue de la Chaire a invité les participant.es à revisiter nos manières de décrire et d’habiter les territoires à travers la démarche « Où atterrir ? ». Les trois intervenants nous ont aidés à identifier concrètement ce à quoi nous tenons réellement. Il s’agit ainsi de décrire un « milieu de vie », compris comme un ensemble de relations d’interdépendance entre humains et non-humains, où les végétaux, les éléments — tout ce qui compose la Zone critique — apparaissent comme des acteurs à part entière des dynamiques territoriales, qu’elles soient sociales, économiques, émotionnelles ou géochimiques.

Il s’agit donc de repenser et de se réapproprier nos attachements aux territoires afin de pouvoir y redéfinir notre place et nos capacités d’action. Chaque territoire se révèle pris dans des enjeux interdépendants et interconnectés à la fois locaux et globaux.

Les intervenants ont ainsi proposé, comme outil pratique de ces théories, la boussole d’auto-description. Chaque participant.e, représentant un.e acteur.rice différent.e du territoire, a ainsi identifié ses alliés, ses oppositions et ses formes d’action, en écho avec la question suivante : « Nommez une chose, une entité, un être ou une activité qui, dans le cadre de vos projets, est menacé de disparaître. »

Regard d’un partenaire de la chaire

Selon les représentants.tes d’AURAN, cette démarche contribue à repolitiser la question écologique, en soulignant que les enjeux environnementaux sont indissociables des choix collectifs et institutionnels. Elle appelle ainsi à redéfinir nos cadres de décision afin de les ancrer dans les réalités écologiques et sociales des territoires, tout en renouvelant les pratiques de concertation et de co-construction. Enfin, elle rappelle la nécessité fondamentale de prendre le temps de décrire les territoires avant de chercher à les transformer.

Regard d’une participante à l’atelier

Margo Thilly-Soussan, architecte, décrit cet atelier comme un moment marquant de réflexion et d’expérimentation. Elle met en avant la richesse des échanges entre des acteurs aux points de vue parfois divergents, et l’intérêt de faire du désaccord un point de départ pour interroger les pratiques et leurs impacts. Elle souligne ainsi une approche collective et interdisciplinaire, où le conflit devient un levier pour penser et concevoir autrement la ville, en apprenant à mieux comprendre et à faire ensemble.

Regard d’un chercheur en résidence

« En assistant à des conférences ou à des rencontres, il m’arrive de chercher à les mettre en résonance avec des œuvres — films, textes littéraires, voire chansons — comme s’il s’agissait d’en esquisser l’accompagnement cinématographique, musical ou littéraire. On pourrait ainsi rapprocher le thème de la rencontre du 30 mars 2026 de la comédie satirique Don't Look Up (Déni cosmique , 2021), de Adam McKay, où la Terre est détruite par une comète dont le point d’atterrissage est ignoré, où dans un registre plus triste, de Melancholia de Lars von Trier (2011), où un astéroïde a le même effet. Pourtant, c’est l’ouverture d’un autre film qui m’est venue à l’esprit : La Haine (1995), de Mathieu Kassovitz.

Dans la scène inaugurale, nous voyons un cocktail Molotov en chute libre dans le vide en direction d’une image du globe terrestre, et nous entendons la voix du narrateur : « C’est l’histoire d’un homme qui tombe d’un immeuble de cinquante étages. Et le mec, au fur et à mesure de sa chute, il se répète sans cesse pour se rassurer : “Jusqu’ici tout va bien… jusqu’ici tout va bien… jusqu’ici tout va bien.” Mais l’important, ce n’est pas la chute, c’est l’atterrissage. » À cet instant précis, le projectile atterrit et embrase l’écran. Dès lors, une question s’impose au spectateur : comment vivre après l’atterrissage — après l’explosion ?

Deux mots-clés émergent de notre rencontre : la Terre, bien sûr, via l’exposition magistrale de Veronica Calvo Valenzuela, et la perte — telle qu’elle a été posée aux participants par Alexandra Arènas et Soheil HajmirBaba, à travers l’interrogation sur les effets de la perte d’un être ou d’une chose sur nos comportements. Cette articulation permet de reformuler la question initiale : comment vivre avec la perte de la Terre, avec la perte de notre monde ?

D’un point de vue philosophique, perdre le monde est au cœur de l’expérience sceptique — voir par exemple les Méditations de Descartes. Pour le philosophe américain Stanley Cavell, la tâche que nous assigne le scepticisme ne consiste pas à accumuler des preuves et des faits, comme s’il s’agissait de démontrer l’existence du monde et des autres à des sceptiques qui, de toute manière, n’y souscriraient pas. Elle consiste plutôt à renouer avec le monde et avec autrui, à réactiver et à renouveler nos liens à travers la reconnaissance — acknowledgement — plutôt que le savoir.

Il en va de même face au scepticisme climatique : les preuves de la mutation en cours sont accablantes, et pourtant le déni persiste. Dans cette situation, acknowledgement implique alors l’urgence d’une réappropriation de nos conditions d’existence et d’intelligibilité, ainsi qu’un réapprentissage des attachements concrets qui nous lient à la Terre, aux vivants et à nous-mêmes. Reconnaitre et renouer impliquent aussi la conscience aiguë du temps qui manque : cesser de se répéter que « jusqu’ici tout va bien », faire le deuil de nos pertes quotidiennes, et reconnaître, enfin, notre vulnérabilité commune face à la perte du monde. »