Terre habitée, Terre habitable : retour sur le deuxième Dialogue de la Chaire Habiter

Category Retour sur...

À l'occasion du deuxième Dialogue de la Chaire Habiter au prisme des limites planétaires, organisé le 1er juin 2026 à l’école nationale supérieure d’architecture de Nantes (ENSA Nantes), l'Agence d'urbanisme de la région nantaise (AURAN) propose dans cet article un retour sur les débats et réflexions ayant animé cette rencontre.

Dialogue 2 Habiter

L’Auran a coorganisé le 1er juin dernier, avec les partenaires de la Chaire Habiter au prisme des limites planétaires, un Dialogue entre le géochimiste Jérôme Gaillardet et l'anthropologue Verónica Calvo Valenzuela autour d'une question devenue centrale face aux bouleversements environnementaux : comment repenser l'habitabilité de nos territoires ?

Inspirée par les travaux de Bruno Latour, et notamment son invitation à « atterrir » dans un monde confronté à un nouveau régime climatique, cette rencontre a proposé de faire dialoguer deux disciplines qui se sont longtemps ignorées : les sciences de la Terre et les sciences humaines et sociales. Une manière d'interroger les conditions qui permettent aujourd'hui d'habiter un territoire, mais aussi les transformations nécessaires pour le rendre habitable demain.

Fabrice Rodriguez, hydrologue chercheur à Observatoire Nantais des Environnements Urbains (ONEVU) au sein de l'IRSTV et de l'OSUNA, apporte son point de vue pour poursuivre les réflexions depuis l’observation des environnements urbains.

La zone critique, un nouveau regard sur les territoires

Au cœur des échanges figurait la notion de « zone critique ». Développé par les sciences de la Terre, ce concept désigne la fine couche de notre planète où interagissent l'eau, l'air, les sols, les roches, les organismes vivants et les activités humaines. C'est dans cette mince pellicule que se déploie l'ensemble des processus qui rendent la vie possible.

Pour Jérôme Gaillardet, la zone critique invite à dépasser les approches sectorielles pour comprendre les interdépendances qui structurent les territoires. Les sols, les nappes souterraines, les cours d'eau, la végétation ou encore les infrastructures humaines ne peuvent être pensés séparément. Ils participent d'un même système dynamique, dont les humains font pleinement partie.

Cette approche remet également en question certaines catégories héritées de la pensée moderne, notamment la séparation entre nature et société ou entre vivant et non-vivant. La zone critique ne constitue pas un décor dans lequel se dérouleraient les activités humaines : elle est le système même dont dépend notre habitabilité.

Habiter, c'est reconnaître les interdépendances 

Les travaux de Verónica Calvo Valenzuela, menés notamment dans les Andes boliviennes, ont offert un éclairage complémentaire sur cette question. À travers l'étude des cosmologies andines, elle montre comment certaines sociétés considèrent les montagnes, l'eau, les sols ou les êtres vivants comme des acteurs participant à l'équilibre du territoire.

Loin d'une lecture folklorique, ces récits traduisent une attention particulière aux relations qui rendent la vie possible. Les rituels, les pratiques agricoles ou les formes d'organisation collective constituent autant de manières de reconnaître et d'entretenir les interdépendances entre humains et non-humains.

Pour le dire autrement : loin d’opposer savoirs scientifiques et savoirs locaux, ce dialogue met en lumière différentes manières de rendre visibles les liens invisibles qui permettent à un territoire de demeurer habitable.

Pour la chercheuse, l'habitabilité ne peut être réduite à une série de seuils ou d'indicateurs techniques. Elle renvoie également à une question politique : comment définir collectivement les conditions d'un monde vivable ? Quels savoirs, quelles expériences et quelles voix mobiliser pour construire cet horizon commun ?

L'eau, fil conducteur des temporalités du territoire 

L'eau est apparue comme l'un des principaux points de rencontre entre les deux approches.

Pour Jérôme Gaillardet, elle constitue l'un des moteurs fondamentaux de l'habitabilité terrestre. En circulant entre océans, atmosphère, sols, végétation et sous-sols, elle façonne les paysages, altère les roches, nourrit les écosystèmes et régule le climat. Mais ces processus s'inscrivent dans des temporalités extrêmement variées, allant de quelques jours à plusieurs millions d'années.

Cette question des temps est centrale. Les activités humaines accélèrent aujourd'hui certains cycles naturels. La combustion des énergies fossiles, le drainage des zones humides ou l'artificialisation des sols modifient profondément les rythmes de la zone critique. Pour les intervenants, l'un des enjeux majeurs de notre époque consiste précisément à retrouver une forme de synchronisation avec ces temporalités longues.

Les récits andins évoqués par Verónica Calvo Valenzuela témoignent eux aussi d'une conscience des liens entre les cycles de l'eau, la fertilité des sols, les saisons et la vie humaine. Ils rappellent que l'habitabilité repose autant sur la compréhension des interdépendances que sur la capacité à les faire exister dans les pratiques quotidiennes

Décrire les territoires depuis l'intérieur

Cette réflexion nourrit les ateliers d'autodescription des territoires développés dans le cadre de deuxième année de la Chaire, dans le sillage de Bruno Latour. 

Dans le cadre de cette deuxième année de la Chaire, deux groupes d’ateliers rassemblant une quinzaine d’acteurs, de chercheurs et d’étudiants s’intéressant aux problématiques d’aménagement du territoire, ont été menés par Verónica Calvo Valenzuela. Pour chacun des 2 groupes, une dizaine de séances d’ateliers, entre septembre 2025 et juin 2026, invitent les participants à décrire les entités auxquelles ils sont attachés - un fleuve, un paysage, une pratique collective, une forme d’hospitalité - ainsi que les menaces qui pèsent sur elles et les alliances nécessaires à leur préservation. L’objectif n’est pas de produire un diagnostic, mais de mieux comprendre les dépendances qui structurent nos manières d’habiter et d’agir.

Les premiers enseignements des ateliers menés à Nantes montrent l'importance accordée à des éléments aussi divers que la Loire, le faire ensemble, l'hospitalité, la convivialité, le sommeil, les jardins ou encore les pratiques collectives. Derrière cette diversité apparaissent des préoccupations communes autour de l'ancrage, de la régénération, de la qualité des liens sociaux et du rapport à l'eau… 

Ces démarches invitent à considérer le territoire non seulement comme un espace physique, mais également comme un ensemble de relations, d'attachements et de dépendances qui participent de son habitabilité. Elles ouvrent des pistes pour penser autrement l’aménagement, non plus à partir de catégories séparées - nature et société, visible et invisible, humain et non-humain - mais à partir de ce qui les relie.

Ce que la zone critique change pour l'aménagement

Un temps d'échange avec le public a permis d'interroger les implications concrètes de ces approches pour les acteurs de l'aménagement et de l'urbanisme.

Les discussions ont d'abord souligné la difficulté à dépasser les logiques de silo qui structurent encore largement l'action publique. Si les approches transversales se développent, elles restent souvent organisées autour de cadres disciplinaires ou institutionnels distincts. Plusieurs participants ont ainsi insisté sur la nécessité de mieux articuler les savoirs scientifiques, les expertises professionnelles et les connaissances habitantes.

Les échanges ont également fait émerger de nouveaux objets d'observation. Aux côtés des données environnementales classiques, les participants ont évoqué les oiseaux, les récits locaux, les mémoires du territoire, les usages quotidiens, les perceptions sensibles ou encore les pratiques liées à l'eau. Plusieurs interventions ont rappelé que l'observation ne produit pas seulement de la connaissance : elle contribue aussi à faire exister les sujets dans le débat public.

Enfin, la question du récit est apparue comme un enjeu majeur. Comment construire un langage commun entre chercheurs, techniciens, élus, habitants et usagers ? Comment donner une place aux expériences vécues et aux attachements dans la compréhension des territoires ? Face à la fragmentation croissante des savoirs, plusieurs participants ont plaidé pour de nouvelles formes de traduction entre disciplines et entre acteurs.

Observer la zone critique urbaine depuis Nantes

Cette réflexion trouve une traduction concrète dans les travaux présentés par Fabrice Rodriguez, responsable de l'Observatoire nantais des environnements urbains (ONEVU).

Depuis une vingtaine d'années, cet observatoire documente les flux d'eau, d'énergie et de polluants qui traversent plusieurs sites urbains. Son approche vise à observer conjointement les différentes composantes de la zone critique : atmosphère, surfaces, sous-sols, végétation, cours d'eau mais aussi infrastructures et réseaux techniques.

Les recherches menées sur le bassin versant de la Chézine, la Prairie de Mauves ou encore les quartiers intégrant des dispositifs alternatifs de gestion des eaux pluviales illustrent l'intérêt de cette approche. Elles permettent de mieux comprendre les interactions entre urbanisation, changement climatique, qualité des sols, ressource en eau ou îlots de chaleur urbain.

Les observations réalisées montrent notamment l'importance des dynamiques souterraines, souvent invisibles, dans le fonctionnement des territoires. Elles rappellent que la ville elle-même peut être appréhendée comme une composante à part entière de la zone critique.

Habiter