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22 Avril 2010
Nouvelle

Hommage à Altan Gokalp

C’est avec une grande tristesse que nous avons appris la mort soudaine d’Altan Gokalp, survenue au Suriname le 20 avril 2010. Directeur de recherche au CNRS, spécialiste du monde turc et ottoman, Altan Gokalp avait pris dès l’origine une part active à la création de l’Institut d’études avancées de Nantes, dont il était membre correspondant. Il avait animé en octobre 2009, dans le cadre du partenariat avec la Maison Julien Gracq - Cité des Ecritures de Saint-Florent le Vieil, un atelier intitulé "Traduire l’Orient", qui devait être le premier d’un cycle consacré aux lettres orientales.

Hommage à Altan Gokalp (1942-2010)

Altan s’est tu. Définitivement. Il ne répondra plus aux appels de ceux qui, si nombreux, savaient, en tout moment et en tout lieu, pouvoir compter sur lui. Son silence est un coup au cœur de ceux que sa parole tonique et généreuse aidait à vivre. Elle les aidait à vivre parce que sa conscience aiguë du tragi-comique de la vie humaine - de toute vie humaine - avait nourri chez lui une intelligence profonde de ce que nous sommes. Au fond, il nous aimait tous, il nous aimait trop, même ceux qu’il lui arrivait d’accabler de ses emportements rabelaisiens. La mort l’avait manqué de peu à quarante ans, décuplant son insatiable appétit de vivre. Il se savait - et nous savait - suspendus dans le vide, tenant à la vie et à la raison par des fils fragiles qu’il ne se lassait pas de démêler. Instruit comme un vieil érudit, il vivait comme un enfant turbulent. Son œuvre écrite n’est pas à la mesure du talent de cet anthropologue exceptionnellement perspicace, qui ne regardait pas les hommes comme des insectes, mais vibrait au récit de leurs mythes et de leurs tourments. Plutôt que de les décrire, il savait les raconter en puisant au plus profond de sa propre sensibilité. C’est pourquoi l’anthropologue chez lui est indissociable de l’homme de lettres, du traducteur, du déchiffreur d’épopées, du conteur et du cuisinier hors pair, tenant table ouverte à ses amis, aux amis de ses amis, aux amis des amis de ses amis... D’une insondable générosité, il ne savait compter ni son temps, ni son aide, ni son argent et partageait son savoir avec la même prodigalité que son pain et son vin. Français d’adoption, de religion républicaine, il comprenait ce pays mieux que les autochtones et ne se résignait pas à le voir trahir le meilleur de sa tradition. Plutôt que d’entonner le cantique du « dialogue des civilisations », il s’est employé patiemment à les traduire l’une vers l’autre. Venu des rives du Bosphore, c’est un passeur dans l’âme, un pont tendu entre l’orient et l’occident qui vient de se briser.

A.S.

Interview d’Altan Gokalp sur France 24

"Les espaces de l’islam et la patrimonialisation"