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24 January 2011
Nouvelle

Walter Benjamin - les premières années Entre Mouvement de la jeunesse et sionisme

par Antonia Grunenberg, Sciences politiques (théorie politique) à l'Université Carl von Ossietzky (Oldenburg), chercheur-résident à l'IEA de Nantes (2010/2011)

Pour l'année scolaire 1904, Emil et Pauline Benjamin ont inscrit Walter, leur fils de 12 ans, à l'école de réforme de Haubinda dans le Thuringe. Les parents de Benjamin étaient des juifs libéraux et aisés de Berlin. Ils espéraient que leur fils maladif pourrait se rétablir physiquement et intellectuellement dans cet internat réformé. Il y a passé près de deux ans. Haubinda, fondée en 1901 par le réformateur de l'instruction Hermann Lietz qui avait enseigné en Angleterre, a été l'un des premiers pensionnats réformés de l'empire allemand. L'école a été marquée par des idées nationales, sociales, idéalistes, religieuses et est devenu l'un des berceaux du Mouvement de la jeunesse en Allemagne.


D'un point de vue historique, le Mouvement de la jeunesse qui fut fondé en 1904 a symbolisé la rupture de la jeune génération avec les grands ensembles et leur besoin de se libérer de l'étroitesse d'esprit des parents et des écoles. Marcher en commun, chanter, nager, lire, discuter, faire la cuisine, manger ensemble, dormir en pleine nature, devaient rythmer la vie des adolescents. Il y avait une multiplicité de groupes: les « Wandervogel » , la « Freideutsche Jugend » , la « Freie Studentenschaft « , les groupes d'abstinents, les classes de nature, des groupes de filles, des groupes de jeunes, des groupes mixtes, pour ne rien dire de la jeunesse social-démocrate et des clubs de jeunesse sioniste.


Des éducateurs et des universitaires prestigieux ont enseigné à Haubinda : on pouvait y voir par intermittence l'écrivain Theodor Lessing, le journaliste et réformateur radical de l'école, Gustav Wyneken et Gustav Geheeb plus tard fondateur de l'école Odenwald, le musicologue August Halm et de nombreux autres. Wyneken se démarque des réformateurs modérés. Sa pédagogie se présente comme une «vision du monde» et s'inspire de Schelling, Schopenhauer, Nietzsche et Lagarde. Selon lui, les jeunes vivent une crise spirituelle de l'Occident qu'eux et eux seuls - et ni les partis, ni les églises, ni les adultes - ne peuvent surmonter. La jeunesse - avec en arrière plan les idées de Platon- doit atteindre les niveaux les plus élevés de l'intelligence et de la perfection pour un jour prendre la direction de la nation. Le concept d'un corps libéré faisait partie intégrante du programme de réforme. Les jeunes poètes et écrivains ont repris ce thème comme Frank Wedekind dans L'éveil du printemps (1891), ou Robert Musil dans Les désarrois de l'élève Törless (1906), ou encore Arnolt Bronnen dans Le droit à la jeunesse (1913), pour n'en citer que trois exemples. La libération de la dimension érotique contre les barrières d'une éducation bigote est une constante du mouvement de jeunesse. Les esprits les plus remarquables de la période impériale et des débuts de la République de Weimar ont soutenus ce mouvement, par exemple Walther Rathenau, Alfred Weber, Oswald Spengler, Ernst Niekisch, Richard Coudenhove-Kalergi, Hans Freyer, Julius Langbehn, Hermann Keyserling, Léopold Ziegler, Werner Sombart, Hans Blüher et bien d'autres.


Pour l'adolescent Benjamin, l'école d'Haubinda est devenue le lieu de sa libération. Sous l'influence de son professeur charismatique Wyneken un monde nouveau s'ouvre à lui. Retourner de Haubinda au gymnase traditionnel, c'était un choc pour lui. Dans le temps suivant il a gardé des contacts personnels avec Wyneken. Pendant ses dernières années scolaires, de Pâques 1907 jusqu'à Pâques 1912, il rejoint le cercle d'amis de la « Freie Schulgemeinde Wickersdorf » aussi fondé par Wyneken. Wyneken avait fondé cette école de sa propre initiative.

 

L'activité la plus remarquable que nous connaissons de Benjamin dans ces années lycéennes, a été un projet de journal « Der Anfang (le début) ». Les « créateurs » de la revue, étaient un groupe de jeunes réformateurs de 15 à 20 ans. Benjamin a été parmi les fondateurs, même si son vrai nom n'apparaissait pas.


D'après l'autodéfinition des fondateurs, le groupe voulait créer un journal "des jeunes pour les jeunes. " Les élèves et les étudiants, encouragés par l'attention critique de la rédaction, devaient envoyer leurs articles, leurs compositions ou leurs poèmes à la rédaction. La première publication de Benjamin lancée sous le pseudonyme « Ardor » fut un poème («Dämmerung », « l'aube») et parut dans le deuxième numéro de la revue « Der Anfang » de 1911. En fait, dans le numéro suivant il a publié un article intitulé «Dornröschen », (« La Belle au bois dormant»), sous le même pseudonyme. Celui qui avait eu entre temps dix-neuf ans a analysé l'image des jeunes chez les classiques et chez les modernes (de Shakespeare à Charles Spitteler). Il défend la thèse, dans son article, que même les classiques allemands avaient à l'esprit l'idée d'une jeunesse libre.


Dans ses lettres, le journal « Der Anfang » est pour lui comme une tribune d'idées pour le mouvement libre de la jeunesse. Il écrit à son ami Blumenthal en Juin 1913. "Hier, j'ai écrit un article ici - « Erfahrung » (« expérience ») - probablement le meilleur que j'aie écrit jusqu'ici. Il est prévu pour le cahier du « Anfang » du mois de Septembre. Il faut en faire la publicité ! Nous ne pouvons pas savoir à quel point nous allons toucher. Nous devons absolument maintenir « Der Anfang » comme le premier journal purement spirituel (pas dans le sens esthétique ou dans un autre sens), donc loin de la politique."


En Octobre 1913, 2000 jeunes se sont retrouvés dans le haut Meissner pour une journée de la « Freie deutsche Jugend » («Jeunesse allemande libre»). Une réunion tellement massive de la jeunesse n'avait encore jamais eu lieu. L'événement a donné l'impression d'une création mythique. Benjamin et ses amis y ont pris part. Auparavant, il avait découvert ce programme lors d'une conférence à Breslau sur les jeunes et l'éducation des adolescents, selon lequel les étudiants doivent former l'avant-garde de la société. Ici comme là-bas, les différences de programmes entre la culture révolutionnaire-idéaliste, marquée par Wyneken et les réformateurs modérés de l'école se sont révélées si clairement, que, finalement, la majorité des groupes s'est éloigné de Wyneken.


Les jeunes gens qui, comme Benjamin, évoluaient autour de Wyneken, gardaient leur propre style. Cela comprenait une culture de contestation parfois violente sur le plan verbal. Les conflits étaient rudes et impitoyables. Au milieu de ces débats, il y avait encore un conflit sur la direction à prendre entre ceux qui étaient intéressés par la voie purement politique-social et ceux qui privilégiaient la voie plus « spirituelle », car tous prétendaient à leur propre vérité. Si on prend en considération la mobilisation passionnée et l'émotion absolue, il n'est pas surprenant que de nombreuses amitiés se soient brisées. « Der Anfang » a pris fin en Juillet 1914 après des mois de conflits irréconciliables entre presque toutes les parties concernées. La rupture de ce groupe ne devrait pas nous faire oublier que - comme d'autres groupes d'avant-garde - il représente, pendant une période de trois à quatre ans, un cercle exclusif des jeunes intellectuels.


Au cours du semestre d'été de 1912 Walter Benjamin est allé avec deux amis et camarades de classe à l'Université de Freiburg pour y étudier, bien sûr, mais aussi afin de participer au cercle alors déjà existant du « Freie Studentenschaft » (« mouvement des étudiants libres ») de Wyneken. Il s'occupait alors du « département pour la réforme de l'éducation » dans le mouvement de a « Freideutsche Jugend » (« la jeunesse allemande libre »). A Berlin comme à Freiburg Benjamin ne laissait passer aucune occasion d'exprimer son adoration inconditionnelle pour Wyneken (»... je suis un élève absolument convaincu et fanatique de G. Wyneken »). Cela peut paraître surprenant compte tenu de la culture que le jeune Benjamin pouvait par ailleurs mettre en avant. Mais la surprise disparaît quand on sait que Benjamin s'appliquait à être le disciple de Wyneken avec la même passion intellectuelle avec laquelle il a dirigé ses premiers exercices littéraires et avec laquelle il a mené son auto-éducation à un niveau intellectuel exceptionnel. Ses premiers essais et articles sur la réforme de l'éducation, certains d'entre eux déjà sous une forme littéraire, comme le «Dialog über die Religiosität der Gegenwart » (« dialogue sur la religiosité du temps présent »), veulent expliquer et convaincre. Ils élèvent les progrès du savoir et de la connaissance au même niveau que le sens supposé de l'existence juvénile.


Dans son second semestre à Freiburg pendant l'été 1913, Benjamin a réussi à initier un "parloir". Le "parloir" était un espace de discussion pour les élèves dont l'idée venait de Wyneken et qui a été mis en œuvre par ses disciples. Il devait être un lieu d' «activité spirituelle libre" pour les élèves et les étudiants. Les réunions avaient lieu dans des maisons privées et parfois des chambres étaient louées.


Dans le semestre d'hiver 1913/14, Benjamin a participé au « parloir des étudiants » fondé à Berlin et dirigé par son ami Franz Sachs. Mais même là, il y avait des frictions et des conflits récurrents. On se fâchait pour savoir qui devait s'exprimer lors des réunions et quelle conférence serait valable. Pour les participants, leurs activités, leurs discours, leurs articles, leurs intrigues faisaient partie de leur existence consciente comme jeunes intellectuels. Cela explique en partie l'intransigeance de leur position.


Pour gagner en influence, Benjamin s'est fait élire à la présidence du Bureau de la « Freie Studentenschaft » (« l'union libre des étudiants ») de l'Université Royale Friedrich-Wilhelm à Berlin. Mais plus la controverse devenait aiguë au sein de son petit groupe, plus il lui est apparu avec le temps que son petit cercle d'amis était beaucoup trop hétérogène pour mettre en pratique l'entreprise d'une éducation élitaire dans le style de Wyneken.


D'après ce qui vient d'être dit, il est bien évident à quel point Benjamin - dans son meilleur intérêt - et jusqu'en 1914, a été convaincu par le projet Wyneken de transformer les jeunes en une avant-garde culturelle. Plus intéressant encore est de savoir comment tout d'un coup il a rompu avec cette conviction. La belle illusion romantique tardive d'une jeunesse libérée à implosé en août 1914 avec une forte détonation. L'une part du mouvement de la jeunesse se décidait pour que la guerre fut la réalisation des idées de la jeunesse libre ; l'autre part est devenu pacifiste. Significativement, Benjamin ne semblait pas surpris, mais il a profité de l'occasion offerte par cet événement et par ses conséquences bouleversantes pour rompre brusquement avec Wyneken et ses amis d'enfance.


Ceci s'explique d'une part du fait que ses amis n'ont pas assez soutenus les idées deWyneken, par la guerre elle-même, ce qu'il a refusé profondément, mais aussi à cause de ses premières expériences avec l'antisémitisme Wilhelmien et de son rejet du nationalisme de Wyneken. En 1913 déjà, il avait protesté lors de la réunion pour la fondation de la « Freideutsche Jugend » (jeunesse allemande libre) dans le Hohe Meissner contre la discrimination envers les Juifs. A cette occasion il a défendu Wyneken, qui en son temps avait fait valoir que la proportion de jeunes juifs dans les écoles réformées était trop élevée.


En 1912, pour la première fois, le sionisme est découvert par Benjamin comme mouvement de compétition intellectuelle et politique. Pendant les vacances d'été de cette année, il avait rencontré Kurt Tuchler, co-fondateur de l'organisation de jeunesse sioniste « Blau-weiß » (« bleu et blanc» ). A ce propos, il explique à son ami Ludwig Strauss, qu'il règnerait entre le mode de pensée allemand et celui des juifs une tension que l'on ne devrait pas réprimer ; il faudrait faire ressortir la valeur particulière de la pensée juive, notamment dans le domaine littéraire. Il explique sa propre position au sujet de cette tension lorsqu'il écrit : «Je suis un Juif, et si je vis comme un homme conscient, je vis comme un Juif conscient».

Mais, il ne voulait pas envisager le sionisme comme un mouvement avec le but d'établir un Etat juif en Palestine. Dans ce contexte, l'empreinte de Benjamin par l'idéologie de Wyneken apparu comme le berceau spirituel dont il tirait son identité en tant que Juif, une constellation qui semble maintenant à peine compréhensible.
Le mouvement de la Jeunesse de Wyneken était crucial pour le développement du jeune Benjamin. Il semblait avoir disparu en 1914. Pourtant, dans les années suivantes, Benjamin dans des contextes différents a largement réfléchi cette expérience.