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Beyond the Covid-19 Pandemic: What could be a Civilisational Paradigm Shift ? (available only in French)
20 may 2020
Publication

Beyond the Covid-19 Pandemic: What could be a Civilisational Paradigm Shift ? (available only in French)

By Abdesselam Cheddadi

La pandémie du Covid-19, qui  a mis les systèmes sanitaires et les économies de tous les pays du monde à rude épreuve, exige une réflexion sur l’après crise. Certains appellent à la solidarité, d’autres à  des mesures économiques drastiques, d’autres encore à une « refondation du monde ». La solidarité concerne l’immédiat. Elle s’est bien manifestée chez les  gens les plus pauvres et les classes moyennes, mais elle tarde à venir du côté des plus riches, dont un rapport récent de l’ONG Oxfam a révélé la hauteur vertigineuse atteinte par leurs fortunes ces dix dernières années, parallèlement à une aggravation aussi vertigineuse des inégalités. Elle s’est manifestée à l’intérieur de nations particulières, ou d’un groupe de nations comme l’UE, mais pas à l’échelle internationale ou globale. Or dès le stade sanitaire, la crise est planétaire, et elle le sera bien davantage demain quand apparaîtra plus clairement l’effondrement économique annoncé.  

Nous sommes confrontés aux premières manifestations d’une secousse tellurique globale dans un monde en phase finale de globalisation. Grâce à une information instantanée de ce qui se passe dans chaque partie du monde, on touche du doigt ce que signifie la globalisation. Mais étrangement, cet événement global exceptionnel n’est pas traité de manière globale. Placés devant la globalisation comme un fait  tangible, le monde des puissants se dérobe, les particularismes, en Chine, en Inde, au Brésil, aux États-Unis comme en Europe se renforcent. Le secrétaire général de l’ONU a parlé de millions de morts possibles en Afrique, mais sans susciter aucune réaction. Ni l’ONU ni aucun organisme qui en dépend ne se sont donné la peine de tenir une réunion spécialement consacrée à cette question urgente à caractère mondial. Aucune puissance, à défaut d’une initiative de l’ONU, n’a eu l’idée de demander une réunion d’urgence pour débattre de la pandémie et de comment la gérer à l’échelle internationale.

En réalité, outre le fait que le système économique mondial actuel est structurellement sourd à toute réforme en profondeur, trouvant toujours l’occasion de revenir avec un appétit et des moyens encore plus puissants sur les concessions qu’une conjoncture de crise lui a fait faire, le problème n’est pas seulement d’ordre économique, mais d’ordre historique et civilisationnel. Nous sommes confrontés aux premières manifestations d’une secousse tellurique globale dans un monde en phase finale de globalisation. Deux questions cruciales se posent alors : Comment en sommes-nous là ? Comment en sortir ?

I. COMMENT EN SOMMES-NOUS LÀ ?

Au point de vue d’une histoire globale, l’ère moderne dont l’émergence est placée quasi unanimement par les historiens au début du XVIe siècle, a été marquée par deux phénomènes essentiels : d’une part l’avènement pour la première fois dans l’histoire de la possibilité de l’unification spatiale, temporelle, économique et culturelle de l’humanité, qui est entrée ainsi dans ce que l’on peut appeler « l’Âge global », et d’autre part la domination de l’Occident sur le reste de la planète, les deux phénomènes étant étroitement liés.

La globalisation

Le processus de globalisation s’est effectué principalement selon cinq modalités d’intégration, fonctionnellement liées au système capitaliste : 1) économique, sur la base d’une mondialisation progressive du marché et d’une marchandisation du monde humain sous toutes ses formes et dans toutes ses activités ; 2) civilisationnelle, par l’élimination de tous les aspects des cultures non-occidentales (modes de vie, savoirs, religions et croyances, rapports à la nature) susceptibles de faire obstacle à l’expansion du capitalisme ou de menacer sa sécurité et sa survie ; 3) politique, par l’imposition de l’État-nation comme cadre incluant le minimum d’institutions et d’infrastructures politiques, éducatives et économiques conformes aux normes de fonctionnement du système capitaliste mondial ; 4) technoscientifique, avec l’imposition des critères et méthodes de la « scientificité » et des normes de la performance technique ; 5) enfin, par le développement de systèmes de communication et de transport permettant une interconnexion à l’échelle planétaire.

En plus de ces cinq modalités d’intégration, le processus de globalisation a bénéficié des politiques de coordination de l’action internationale à travers des organismes comme la Société des nations, puis de l’ONU et des agences et organes qui en dépendent, ainsi que des autres organisations internationales en dehors de l’ONU, comme la Cour pénale internationale ou le Conseil mondial pour la paix. De même, une gouvernance à l’échelle globale ayant été délibérément écartée, la globalisation a indirectement profité des politiques sécuritaires et culturelles des grandes puissances, qui ont imposé  des moyens de surveillance et des normes de sécurité universellement appliquées, ainsi qu’un mode de vie social et culturel (consommation, habitat, vêtement, loisirs,  activités et produits culturels) tendant de plus en plus à l’uniformité.  

Dans son état actuel, le monde globalisé, sous l’effet de la domination occidentale qu’on va examiner plus bas, est scindé en lui-même entre ce que l’on appelle 1)  le « Nord » ou « le monde développé », où la civilisation occidentale s’est en premier développée en se nourrissant de toutes les autres civilisations ; 2) le « Sud », « le monde sous-développé » ou « le monde en voie de développement », où ont été transposées des formes plus ou moins dégradées de la civilisation occidentale, mélangées à des vestiges des civilisations non-occidentales antérieures dans un état de mort cérébrale, déformées et inhibées, incapables de vivre par et pour elles-mêmes.


La domination occidentale

Grâce au développement et à un quasi-monopole de nouveaux moyens de puissance militaires, économiques, institutionnels et technoscientifiques, l’Occident a pu établir sa domination sur le reste du monde. Celle-ci a été adossée à une idéologie fondée sur trois piliers : la prétention européenne à la supériorité, l’exclusivisme européen, et un universalisme paradoxal. L’idée de supériorité européenne renvoie à la prétention que l’Europe est la détentrice d’une civilisation à la pointe de l’évolution et du progrès de l’humanité dans tous les domaines. Tout un vocabulaire est conçu pour désigner a contrario l’état des autres cultures et civilisations : barbarie, sauvagerie, archaïsme, primitivisme, stagnation, décadence, déclin, immobilisme, etc. L’exclusivisme européen maintient que l’Europe et les peuples européens, porteurs des héritages gréco-romain et judéo-chrétien, sont par essence différents de toutes les autres régions et peuples du monde, mais sans reconnaître aux autres le même droit à la différence. L’universalisme paradoxal, c’est l’affirmation contradictoire que la civilisation européenne est universaliste, tout en se proclamant supérieure et exclusiviste.

Comment ont réagi les autres sociétés face à la politique de domination européenne et à son idéologie ? Ici, les choses sont évidemment d’une extrême variété et complexité, suivant l’histoire des formes de pénétration européenne et les situations politiques et culturelles locales. Toutefois, deux choses sont claires : la première est qu’aucune société, aucune culture, aucune civilisation n’a jamais admis qu’elle soit en quoi que ce soit inférieure. Quand les sociétés, les cultures, les civilisations ne se proclamaient pas elles-mêmes supérieures, tout ce qu’elles pouvaient concéder, c’est qu’elles étaient différentes. Et en fait, c’est la conclusion à laquelle parvient aujourd’hui l’anthropologie, après plusieurs siècles de controverses : les sociétés, les cultures et les civilisations humaines, à travers le temps et l’espace, ne sont ni supérieures ni inférieures les unes aux autres, elles sont seulement différentes, présentant des visions différentes de l’homme, de la société et du cosmos. La seconde chose est que pour les sociétés non-européennes, la puissance de l’Europe ne s’est pas manifestée, comme par le passé, à travers des innovations limitées à tel ou tel secteur de la vie économique, institutionnelle, culturelle, scientifique ou technique, mais dans tous ces secteurs à la fois. Confrontées aux assauts militaires, économiques et idéologiques européens, les sociétés non-occidentales se sont trouvées devant un choix impossible : elles ne pouvaient ni imiter l’Europe sans s’autodétruire, ni sauvegarder leur identité sans s’exposer à une défaite certaine. La plupart des sociétés d’Afrique, d’Amérique, d’Asie et d’Océanie, qualifiées de « primitives » ou d’ « archaïques », incapables de se défendre, ont été conquises, colonisées et exploitées, parfois fortement décimées, non sans opposer une résistance désespérée. D’autres sociétés appartenant à ce que l’on appelle « l’ancien monde civilisé » ont commencé à leur corps défendant par reconnaître la supériorité européenne, et ont cherché à en déceler le secret. Ce faisant, elles n’ont fait que suivre l’exemple de toutes les sociétés dans le passé, qui, depuis l’Âge de pierre jusqu’aux époques récentes, n’ont pas hésité à prendre chez les autres les inventions et les nouveautés techniques, scientifiques et spirituelles qui leur paraissent utiles, à condition qu’elles n’entrent pas en contradiction flagrante avec leur propre identité et leurs propres valeurs. L’empire ottoman, la Chine, et le Japon, entre autres, n’ont d’abord fait aucune difficulté à emprunter les nouvelles technologies européennes, notamment la technologie militaire, et parfois certains résultats scientifiques et certaines institutions politiques. Mais dès le premier tiers du XIXe siècle, les choses se sont brouillées. On ne savait plus jusqu’où devaient aller les emprunts et quelles conséquences ils pouvaient avoir sur les sociétés qui les faisaient. La pénétration culturelle européenne était telle et la pression idéologique qu’elle exerçait était si forte qu’il était difficile de discerner dans les emprunts que lui faisaient les Etats non-européens ce qui relevait de leur choix délibéré et ce qui résultait d’une manipulation et d’une imposition. Au fur et à mesure qu’on avançait dans le XIXe siècle, avec l’intensification de l’agressivité européenne et la démonstration de sa puissance militaire, ce qui était de l’ordre du choix volontaire devint celui de la manipulation idéologique, de la contrainte et de la nécessité vitale. Les idées de décadence, de stagnation et d’immobilisme des sociétés non-européennes, en comparaison avec le rythme accéléré des progrès européens, du coup, apparaissaient de plus en plus comme des évidences aux yeux à la fois des Européens et d’une grande partie des non-Européens, et l’occupation coloniale occidentale de la majeure partie de la planète prétendait y trouver (au moins momentanément) sa justification en tant qu’action civilisatrice.

On peut distinguer deux phases dans l’histoire de la domination occidentale. Du XVIe siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale, l’Europe (puis, avec ses extensions américaines et océaniennes, l’Occident) conquiert le reste du monde, le colonise et l’exploite, en se dotant d’un quasi-monopole  des moyens de puissance. Ensuite, du lendemain de la seconde guerre mondiale jusqu’à la fin des années 1980, dans la recherche d’une plus grande intégration du marché mondial, la concentration des moyens de puissance entre les mains de l’Occident s’affaiblit, donnant lieu, du moins transitoirement, à une compétition généralisée. Cette période voit la fin du colonialisme occidental direct, la promotion sous l’impulsion des États-Unis des politiques des soi-disant développement et modernisation des pays anciennement colonisés, et l’apparition de puissances émergentes en Asie et en Amérique latine.  

Les séquelles laissées par la domination occidentale sont incommensurables : la détérioration (et souvent la destruction quasi complète) des patrimoines civilisationnels prémodernes, la déstructuration de la plupart des sociétés non-européennes, qui ont encore du mal à retrouver un équilibre, la réduction à la pauvreté et à la famine de la majorité de la population mondiale.

Depuis quelques décennies, la domination occidentale est entrain de s’effacer en conséquence de la compétition généralisée autour des moyens de puissance économiques, militaires, technoscientifiques et médiatiques et de la tendance à leur concentration entre les mains d’un nombre limité d’acteurs, individus ou firmes internationales, qui tendent à se passer (malgré les apparences) de toute appartenance nationale ou régionale. À la fois cause et effet de cette évolution, la globalisation prend un cours décisif, dont une des caractéristiques les plus alarmantes est qu’elle met la majorité de l’humanité, réduite à une poussière de producteurs-consommateurs, pratiquement hors-jeu. Tendant vers les limites de ce qu’elle peut faire supporter aux êtres humains et à la nature, cette  forme achevée de globalisation inhérente au système capitaliste ouvre sur deux possibilités : soit la destruction de l’humanité, soit l’émergence d’un nouveau paradigme civilisationnel.

Vers un possible changement

Il serait illusoire de croire en la possibilité d’un renversement immédiat, étant donné l’extrême complexité de notre monde d’aujourd’hui. Mais la prise de conscience provoquée par la pandémie du Covid-19, que l’humanité parvenue à un niveau d’unification sans précédent risque de se trouver laissée pour compte, peut constituer un pas décisif  pour un possible changement. Pour effectuer un tel changement, c’est toutes nos conceptions du temps et de l’espace ; de l’homme, de la société et de la nature ; du système du savoir et de la technique ; de l’économie et de la politique qui seront appelées à être repensées à neuf.

Temps et espace

L’Âge global nous a fait entrer dans un nouveau rapport au temps humain et à l’espace. Pour la première fois dans l’histoire, il est donné à l’humanité d’étendre son regard sur tout le temps passé, non d’une manière imaginaire, mythique ou religieuse, mais d’une manière objective, basée sur l’étude des traces archéologiques et des vestiges de tous ordres laissés par les hommes sur une période de deux millions cinq cents mille ans. Ce passé n’appartient pas à un groupement humain particulier ou à une région particulière, mais est le patrimoine commun de tout le genre humain. L’ère moderne s’est distinguée notamment par la prétention, longtemps soutenue en Occident, à faire table rase du passé, et par l’illusion de représenter l’aboutissement du progrès humain, ce qui a été à l’origine de destructions massives. Il importe donc de réviser nos visions des passés humains les plus lointains comme les plus récents, visions qui ont été marquées par des préjugés ethniques, religieux, philosophiques ou nationaux et, en particulier, de considérer toutes les civilisations et cultures comme des expériences humaines singulières d’égale valeur, ni supérieures ni inférieures les unes aux autres mais simplement différentes. Reconstruire nos liens avec le passé global de l’humanité sur cette base est primordial, comme il est capital d’en faire en toute modestie une source de méditation et d’inspiration.
 
L’Âge global nous a fait également entrer dans un nouveau rapport à l’espace, qu’il s’agisse de l’espace terrestre ou de l’espace cosmique. Jusqu’à l’aube de l’ère moderne, l’humanité vivait dans un espace fragmenté, qui, dans les conditions politiques des tribus, des empires, des Etats-nations, était extensible et pouvait être approprié selon des statuts juridiques variés. Si l’on considère la nouvelle situation d’une possible humanité unifiée, l’appropriation exclusive de telle ou telle partie de la terre par les populations humaines qui y résident conserve-t-elle un sens ? Comme le droit de « la haute mer » (64% de la surface maritime), ne faut-il pas imaginer un nouveau « droit de la terre », qui ferait de tout l’espace terrestre une propriété humaine commune, dont l’usage pourrait être réglementé d’une manière équitable ? S’agissant de l’espace cosmique, un droit du même genre ne serait-il pas également approprié ? Allant plus loin, ne faut-il pas penser, non à un droit de propriété des êtres humains sur leur espace vital, mais à un droit des « êtres vivants », animaux et végétaux compris ? Ce sont des possibilités ouvertes, mais qui resteront inatteignables si d’abord, au-delà de l’apparente souveraineté des nations sur leurs territoires et leurs espaces maritimes, on ne met pas fin au contrôle terrestre, maritime et spatial de la planète exercé par une dizaine de puissances, (dont les Etats-Unis en tête, suivis par la Russie, le Royaume-Uni, la Chine, le Japon et la France), et si on n’invente pas un nouveau cadre pour la vie sociale et politique des hommes.

Homme, nature, société

L’un des aspects les plus positifs de l’ère moderne est d’avoir développé le concept des droits de l’homme. Il ne s’agit évidemment pas d’une invention moderne intégrale. Des sociétés des chasseurs-cueilleurs jusqu’aux grands empires, un certain nombre de droits ont toujours été reconnus à l’homme. Ce qui est nouveau, c’est d’une part que ces droits sont reconnus de manière égale à des individus en tant que tels, indépendamment de l’origine, de l’âge ou du sexe ; et, d’autre part qu’ils sont universels. Cela n’a pu être conçu que dans une situation où l’humanité tend à être concrètement et effectivement unifiée. Mais ces droits, reconnus théoriquement, restent structurellement limités à une petite minorité de la population de la planète. Surtout, il sont entachés d’un défaut congénital majeur : baignés dans une idéologie profondément individualiste, ils ne tiennent pas assez compte de la dimension collective de la vie humaine. La tâche de demain serait donc de concevoir des droits humains individuels  avec et dans la collectivité, appliqués d’une manière égale à tous.

Parallèlement à cet aspect positif de l’ère moderne, un aspect négatif et même scandaleux si l’on se place non au point de vue de l’homme mais à celui de la nature, est la place que s’arroge l’homme moderne dans le monde, comme aboutissement de la chaîne du vivant. Les conséquences de cette conception aberrante sont visibles dans les destructions massives des espèces animales et végétales, due à notre dissociation désastreuse de la nature et à son exploitation immodérée, et dans le dérèglement du climat, dû notamment à la pollution et à notre mode de consommation. En réalité, si les espèces ont pu évoluer, ce n’est pas dans un système de hiérarchies, comme nous avons eu l’outrecuidance de le croire, mais dans un système qui conjugue différenciation, adaptation et complémentarité, et par-dessus tout, un système qui cultive les différences, car c’est la clé de la créativité. Dans le monde de demain, nous aurons donc à revenir à une conception plus réaliste de la place de notre espèce à côté des autres espèces vivantes, animales ou végétales, en nous regardant comme une espèce parmi d’autres, qui doit à tous les êtres vivants respect et reconnaissance.

Sur le plan sociétal, l’ère moderne a eu des effets ambigus, plus négatifs que positifs. Dans la plupart des sociétés non-occidentales, les anciennes structures sociales ont été détruites ou déstabilisées, rendues incapables de fonctionner selon leurs propres normes. Si, transitoirement, elles ont trouvé un nouveau cadre de vie dans l’État-nation, plus approprié aux nouvelles conditions économiques, techniques et politiques, la majorité d’entre elles (celles qu’on appelle les sociétés « sous-développées »), déstructurées, placées d’abord sous la domination occidentale et passées ensuite sous celle des grandes puissances économiques internationales, peinent jusqu’à aujourd’hui à trouver un bon équilibre. On ne pourra pas parler d’un avenir viable pour l’humanité si on ne commence pas d’abord par réparer les dommages subis par ces sociétés et si on ne les aide pas à se hisser au niveau économique et culturel des sociétés dites « développées ».

Celles-ci, organisées dès leurs premiers pas en fonction essentiellement des besoins du système capitaliste naissant, souffrent des contradictions et des dysfonctionnements inhérents à ce système, que nous savons aujourd’hui insolubles. Les mêmes problèmes, en plus de leurs problèmes spécifiques, affectent en pire les sociétés dites « sous-développées ».

Système du savoir, technologie (ou technoscience)

S’il y a quelque chose dont l’ère moderne peut être fière à juste titre, c’est l’extraordinaire explosion du système du savoir et de la technologie. Non seulement les progrès réalisés  sont immenses dans tous les domaines, mais le développement de ces derniers est inscrit dans une dynamique de progrès permanent. Cette situation sans précédent dans l’histoire est due à quatre facteurs majeurs : un universalisme affirmé, héritage de la science gréco-arabe ; une méthodologie rigoureuse, toujours renouvelée en fonction de l’avancement des connaissances ; la démocratisation de l’éducation et de l’apprentissage scientifique et technique ; et, surtout, l’adossement de la science et de la technologie au système économique. Les bénéfices en sont incontestables sur le bien-être des individus, l’organisation de la société, la prospérité économique, la circulation des hommes et des idées, et l’interconnexion à l’échelle globale, qui est la caractéristique essentielle de notre temps.

Mais constituant un des moyens de puissance les plus influents, la technoscience a, jusqu’aux trois dernières décennies, été largement concentrée dans un nombre limité de pays occidentaux et au Japon. Même si elle s’est diffusée quelque peu après la fin de la période coloniale dans les pays non-occidentaux, elle reste largement contrôlée par les puissances occidentales qui bénéficient en outre de la fuite des cerveaux Sud/Nord comptant des dizaines de millions de personnes qualifiées (selon une étude du FMI, les pays de l’OCDE accueillaient en 2011, 27, 3 millions de migrants ayant un niveau d’éducation élevé).

Un autre problème important : la marchandisation et l’industrialisation de la technoscience, avec deux effets pervers, la concentration de la recherche scientifique entre les mains des grandes puissances économiques et financières qui se servent des Etats dans leur propre intérêt (notamment dans des complexes militaro-industriels comme la Silicon Valley, qui a des liens étroits avec l’État américain ) et, en conséquence, une orientation de celle-ci répondant essentiellement à des préoccupations économiques et militaires. Tout ce qui concerne le développement moral, spirituel et collectif des hommes est négligé, et même les sciences humaines et sociales, qui doivent par vocation être au service de l’homme et de la société, sont détournées vers la réalisation d’objectifs purement économiques, politiques ou militaires. S’éloignant de l’idéal d’une science universelle et libre au service de tous les hommes, on est désormais entré dans une phase où la technoscience, notamment avec le numérique, l’IA et l’IAG, ambitionne d’avoir une prise totale sur la masse des producteurs-consommateurs à laquelle est réduite la majeure partie de l’humanité.

La technoscience occupera donc une place majeure dans la politique de demain, à la fois au niveau local et au niveau global. Dans cette politique, les objectifs principaux seront de rendre la science et la technique accessibles à toutes les sociétés et au plus grand nombre, de restaurer son caractère universel et libre, et de la mettre au service du bien commun de l’humanité.

Économie et politique

L’économie et la politique étant le lieu où à la fois se concentrent et se résolvent tous les problèmes qui viennent d’être évoqués, c’est là que devront porter en priorité notre réflexion et notre imagination à propos de ce que pourra être un nouveau paradigme civilisationnel. Ce qu’il faut d’abord observer, c’est la tendance de l’économique non seulement à échapper au contrôle du politique mais à l’absorber. En dehors des moyens visibles utilisés dans ce sens, comme le lobbying et le noyautage de l’administration et du gouvernement, c’est par les mécanismes mêmes de l’économie néolibérale, surtout bancaires, monétaires et financiers que s’effectue cette emprise. Le business plan implicite du secteur financier, comme le dit l’économiste américain Michael Hudson, « vise à réaliser la même conquête prédatrice de la terre, des ressources naturelles et des infrastructures publiques que celle effectuée par la conquête militaire il y a un millénaire ». (« L’économie est une forme de la politique », Revue du MAUSS permanente, 22 mars 2019).

Redonner sa place au politique comme ce qui décide de l’économique, ou en d’autres termes, remettre entre les mains des hommes et des femmes la maîtrise de leur destin, est donc une priorité absolue pour fonder un nouvel ordre du monde. Les questions économiques de la production, du travail et des rapports de production, de l’exploitation des ressources naturelles, de la répartition des richesses, de la technoscience et de son orientation ne pourront être correctement abordées que dans le cadre d’une conception renouvelée du politique. Cela revient à dire qu’il faut repenser le contrat social. Les religions, les philosophies politiques en Orient comme en Occident, ainsi que les mythologies des sociétés non-étatiques, pensaient le politique à une échelle réduite, locale ou régionale, même si elles se hasardaient parfois à se placer dans une vision universaliste. Les unes ou les autres, à différents niveaux et sous différentes formes, nous ont légué les idéaux de liberté, d’égalité, de justice, d’équité, de démocratie. La difficulté nouvelle, jusqu’ici non débattue au niveau requis, réside dans le fait que, vivant dans un monde désormais globalisé, il faut concilier les dimensions individuelle et collective, locale et globale. Les puissances financières qui se projettent dans l’avenir éludent le problème, en ne considérant que la dimension globale d’un monde fait d’individus atomisés qui n’ont de liens avec le système qu’en tant que producteurs-consommateurs soumis à la seule logique de la rentabilité économique. Il faut donc repenser le contrat social en tenant compte de toutes ces dimensions et, dans ce nouveau cadre, faire tout pour réaliser autant que possible les idéaux de liberté, d’égalité, de justice, d’équité et de démocratie, qui sont le plus souvent restés jusqu’ici de simples idéaux.

Mais il faut préciser que les expériences du passé nous ont appris deux choses : éviter à tout prix la violence, et se défier de chefs, de meneurs, d’idéologues ou d’organismes quelconques qui prétendraient éclairer ou diriger le mouvement de changement. La violence et la tyrannie sont le piège dans lequel sont tombés les hommes depuis toujours et qui a été jusqu’ici quasi impossible à éviter. Mais ce qui était impossible hier ne l’est pas nécessairement demain, surtout quand il s’agit de conditions sans précédent. Dans un nouvel espace où l’humanité se trouve pour la première fois unifiée, nous avons tous ensemble à affronter le défi d’inventer par nous-mêmes et pour nous-mêmes, localement et globalement, notre propre monde. L’essentiel est d’avoir toujours présents à l’esprit à la fois les dangers et les difficultés qui entourent cette entreprise, et de prendre son temps. Comme il a fallu au moins cinq siècles pour que le système moderne, économique et politique, se développe jusqu’au stade actuel de la globalisation, on doit imaginer qu’en sortir et construire un nouvel ordre du monde ne se fera pas en un jour. Mais c’est une tâche qu’il nous revient à tous aujourd’hui et aux générations futures d’accomplir.

CONCLUSION

En guise de conclusion, voici, résumées, les tâches principales qui nous attendent pour le passage à un nouveau paradigme civilisationnel :

Réconcilier l’humanité avec elle-même

L’ère moderne, marquée par les deux phénomènes inter-reliés de la globalisation et de la domination occidentale passe par une période critique de changement de paradigme civilisationnel, auquel ces derniers ont préparé d’une manière ambivalente. Le système capitaliste, qui était au cœur de la domination occidentale, a principalement contribué à créer les conditions matérielles de faisabilité de la globalisation, tout en la détournant de ce que devrait être l’objectif de l’unification de l’humanité sur les plans politique, économique et culturel. En scindant l’humanité entre Nord et Sud, riches, et pauvres, développés et sous-développés ; entre ceux qui peuvent jouir des « droits de l’homme » et ceux à qui ces droits ne sont accordés que d’une manière formelle, ceux qui bénéficient en premier lieu de la technoscience et l’orientent et ceux qui la subissent, la domination occidentale et la globalisation telle qu’elle a été menée ont créé un obstacle à toute possibilité de paix, de stabilité et de prospérité commune de l’humanité. Aucun avenir viable pour l’humanité ne peut-être imaginé sans que cet obstacle majeur soit d’abord levé, afin de réconcilier l’humanité avec elle-même.

Reconstruire nos liens avec le temps et l’espace

Une humanité unifiée ne pourra l’être véritablement sans la reconstruction de ses liens avec le temps et l’espace. Les liens avec le temps doivent être ceux d’un regard objectif qui reconnaît à chaque expérience humaine historique singulière sa valeur intrinsèque, sans aucune hiérarchie de valeurs, en privilégiant la compréhension et l’empathie. Ce n’est que de cette façon que le passé humain peut devenir pour tous une source d’équilibre, de méditation et d’inspiration. Les liens avec l’espace, terrestre ou cosmique, doivent être reconstruits selon le principe d’un partage équitable entre les hommes, et au-delà des hommes, entre l’ensemble des êtres vivants existants ou possibles.

Promouvoir une technoscience partagée et orientée vers le bien commun de l’humanité

Le développement à l’infini de la technoscience est un des acquis essentiels de l’ère moderne. C’est un extraordinaire outil, mais comme le pointe du doigt toute l’expérience passée, il renferme le danger mortel de l’hybris, surtout quand il se trouve concentré entre les mains d’un tyran ou d’un nombre limité d’acteurs, comme c’est le cas aujourd’hui. Il peut par ailleurs, comme cela a été et demeure encore le cas, être utilisé comme instrument de domination. L’éducation pour tous, sur toute la surface de la terre, permettra d’en assurer un partage équitable, mais seule une gestion démocratique à l’échelle locale et globale et une vigilance de tous les instants permettront d’éviter la démesure et de l’orienter vers le bien commun.

Construire ensemble, à l’échelle locale et globale,
un nouvel ordre politique et économique

Pour la construction d’un nouvel ordre politique et économique, il faut concevoir un système où c’est le politique qui prime sur l’économique, et non l’inverse, comme cela a été le cas pendant l’époque moderne jusqu’ici. Il faut entendre le politique dans le sens le plus large, comme ce qui concerne la conception et la gestion de tout ce qui touche à la vie en société, y compris l’économie, la technoscience et la culture, à la fois à l’échelle locale et globale. Il ne s’agit pas à ce niveau de suggérer un quelconque programme ou feuille de route, car c’est l’affaire de tous d’élaborer un nouveau contrat social. Le plus grand défi sera de définir ce que sont l’individuel et le collectif, le local et le global, à quelles échelles il faut les prendre, et comment les harmoniser. L’essentiel, en évitant la violence et la tyrannie et en prenant tout le temps nécessaire, sera de revaloriser et de pousser aussi loin que possible les plus beau idéaux que nous ont légués les expériences humaines du passé que sont la liberté, l’égalité, la justice, l’équité et la démocratie.