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Julien Gracq

La vie et l’oeuvre de Julien Gracq (Saint-Florent-le-Vieil, 1910-2007) sont fortement liées à la Loire et à Nantes. Il fait ses études au lycée de Nantes (actuel lycée Clemenceau), puis à Paris (lycée Henri IV et École normale supérieure). Agrégé d’histoire, il enseigne en lycée (Quimper, Nantes, Amiens, puis Paris). Son premier roman, Au château d’Argol, en 1938, suscite notamment l’enthousiasme d’André Breton. Il publie dix-neuf livres entre 1938 et 2002: romans, nouvelles, essais, carnets de voyage, théâtre. Fuyant les honneurs mondains de l’univers parisien de la littérature, il refuse, en 1951, le prix Goncourt pour son roman Le rivage des Syrtes et, à la fin de sa vie, se retire dans sa ville natale de Saint-Florent-le-Vieil. Ses écrits sont marqués par la beauté et la précision de la langue, et par la richesse de l’évocation des lieux, qu’ils soient réels (la côte du Finistère, la Loire et l’Evre à Saint-Florent, Rome, les rues de Nantes) ou fictifs (Le rivage des Syrtes).

 

"Tout livre pousse sur d’autres livres, et peut-être que le génie n’est pas autre chose qu’un apport de bactéries particulières, une chimie individuelle délicate, au moyen de laquelle un esprit neuf absorbe, transforme, et finalement restitue sous une forme inédite non pas le monde brut, mais plutôt l’énorme matière littéraire qui préexiste à lui." (Préférences, Pourquoi la littérature respire mal, p. 82 et suiv.)

"C’est cet implant, dédaigneux de se consolider, d’une grande ville maritime et commerçante en plein sommeil rural, en pleine agriculture de subsistance, pareille à celui d’une cité de la Grande Grèce assiégée par la malveillance indigène, qui confère à Nantes l’autonomie tranchante, l’air de hardiesse et d’indépendance mal définissable, mais perceptible, qui souffle dans ses rues" (...) "J’ai essayé (...) de rendre compte de l’air de liberté, pareil à celui qui souffle dans une voile, que je respirais d’instinct dans les rues de la ville et que j’y respire encore. Certes à l’âge où je l’ai habitée, je me sentais naturellement en partance, et très peu désireux de m’attacher, mais aucune ville n’était mieux faite aussi pour désancrer de bonne heure une jeune vie, pour décloisonner le monde d’avance au-devant d’elle : toutes les navigations imaginables - bien au-delà de celles de Jules Verne - trouvaient complaisamment leur point de départ dans cette ville aventureuse" (La forme d’une ville, pp. 192-193)

"Ce fut vers la fin de décembre que la première neige tomba sur l’Ardenne. Quand Grange se réveilla, un jour blanc et sans âge qui suintait de la terre cotonnait sur le plafond l’ombre des croisées ; mais sa première impression fut moins celle de l’éclairage insolite que d’un suspens anormal du temps : il crut d’abord que son réveil s’était arrêté ; la chambre, la maison entière semblaient planer sur une longue glissade de silence - un silence douillet et sapide de cloître, qui ne s’arrêtait plus Il se leva, vit par la fenêtre la forêt blanche à perte de vue, et se recoucha dans la chambre quiète avec un contentement qui lui faisait cligner les yeux. Le silence respirait autour de lui plus subtil sous cette lumière luxueuse. Le temps faisait halte : pour les habitants du Toit, cette neige un peu fée qui allait fermer les routes ouvrait le temps des grandes vacances."(Balcon en forêt, p.104)